Patagonie route 203 d’Eduardo Fernando Varela

« Cette fois, cependant, Parker sentit une mince brèche s’ouvrir, une fausse note ou un étrange accord résonnait dans la cabine, s’insinuant dans sa tête. Mais il avait aussi l’impression que d’autres notes, d’autres accords avaient envahi son espace. Ce fut d’abord une vague sensation qui grandissait en lui, comme un froissement de cellophane, devenait un malaise, un frisson qui le ramena de nouveau sur terre, au ras de son existence. Quelque chose rôdait autour de lui, menaçant d’altérer une routine suivie avec constance. Le pieu qui le soutenait sur ce quadrant cosmique céda et il sentit quelque chose mourir en lui et autre chose naître. Il eut alors l’impression que quelqu’un occupait sa place tout au long de la route, jusqu’à l’aube, où il s’arrêta dans une station-service qui ressemblait à un astronef avec ses lumières scintillantes dans l’obscurité. Des échoppes de nourriture et une boîte de nuit aux panneaux lumineux perçaient la pénombre de la steppe par leurs reflets métalliques. Parker voulut éviter la petite foule qui se pressait là et se gara un peu plus loin près des toilettes. »

Au volant de son camion, un énigmatique saxophoniste parcourt la géographie folle des routes secondaires de la Patagonie et subit les caprices des vents omniprésents. Perdu dans l’immensité du paysage, il se trouve confronté à des situations aussi étonnantes et hostiles que le paysage qui l’entoure. Saline ou Désespoir, La Pourrie, Mule Morte et autres lieux favorisent les rencontres improbables avec des personnages extravagants : un journaliste qui conduit une voiture sans freins et cherche des sous-marins nazis, des anthropophages qui renoncent à la viande, des jumeaux évangéliques gardiens d’un Train fantôme… Au milieu des ces routes où tout le monde semble agir selon une logique insaisissable, Parker tombe amoureux de la caissière d’une fête foraine itinérante. Mais comment suivre la trace de quelqu’un dans un univers où le vent efface toutes les traces ?

Pour vous mettre dans l’ambiance n’hésitez pas à mettre en fond In the death car d’Iggy Pop et à vous remémorer l’onirisme et la folie d’Arizona Dream d’Emir Kusturica. Axel devient Parker, les Cadillac laissent place aux poids lourds à l’américaine et vous n’avez plus qu’à vous laisser conduire sur les routes de Patagonie. Les chimères du bitume et de la poussière s’éveillent au gré des pensées du camionneur, l’amour et la sensualité se dévoilent entre deux wagons d’un train fantôme surréaliste, le factuel l’emporte sur le réalisme.

On se croirait presque dans un film indépendant (j’ai découvert ensuite que l’auteur était également scénariste), sublimé par la plume brûlante et percutante d’Eduardo Fernando Varela : la poursuite d’un rêve, des hommes et des femmes qui ne veulent pas grandir, l’aventure à chaque tournant, des histoires folles qui s’animent, les volcans et les pluies torrentielles qui ne laissent pas de répit, des chargements qui s’égarent, des héros cabossés, des scènes grandioses. Prise par d’autres événements j’ai mis du temps à lire ce roman qui fait à peine 400 pages. Sans regret car cela m’a permis je crois de vivre le voyage plus intensément, d’en apprécier aussi sa longueur, les journées qui s’égrènent sur la route, à la fois si semblables mais soumises aux aléas des paysages et des rencontres. Le temps passé auprès de Parker était très plaisant, à la fois ermite du bitume et homme passionné. Tout semble irréel, des entrevuess improbables, un journaliste qui apparaît quand on ne l’attend pas ou peut-être de manière encore plus étrange au bon moment, quand le héros s’égare et que les pensées téméraires et fantasques de son ami viennent le remettre sur la bonne voie. Et dans cette situation chimérique une histoire d’amour bien réelle, où la passion et les tracas des couples trouvent leur place avec justesse. Maytén et Parker sont touchants, sans mièvrerie, en toute simplicité, avec un brin de sensualité et d’humour qui font qu’on ne veut plus les quitter. Le roman a parfois des airs du Petit Prince, chaque rencontre apporte un nouveau regard sur le quotidien et un peu de philosophie empreinte de folie douce, les noms chiffrés des sous-marins et des routes évoquant les planètes traversées. Le train fantôme qui apparaît, disparaît, se monte et se démonte, absorbe nos personnages, les modèle et évolue au fil du temps, apporte une touche de fantastique que j’ai beaucoup aimée. Enfin et c’est pour moi souvent signe d’une lecture qui me restera, la dernière phrase m’a fait esquisser un sourire bien sincère. Vous l’aurez compris, c’est un petit coup de cœur pour ce roman, n’hésitez pas !

Extrait : « Quitter son mari et son existence précédente n’avait pas non plus été une vraie décision : tout s’était passé dans la précipitation, comme une surprise ou une facétie du destin. Quelque chose d’elle était mort dans ces tunnels, dans cette triste fête foraine, qu’elle se représentait comme les peaux desséchées que les serpents laissent dans les rochers à chaque mue. Elle avait beau penser que c’était trop tard pour une nouvelle vie, elle aussi était en train de changer de peau, une nouvelle existence naissait autour d’elle. C’était maintenant tellement clair et évident, tandis qu’elle traversait ce village absurde et anonyme, que toute sa vie passée lui parut une fiction médiocre, ressemblant à ce qu’elle voyait enfant quand une troupe de théâtre ambulant passait près de chez elle.« 

Eduardo Fernando Varela vit à Buenos Aires. Il écrit des scénarios pour le cinéma et la télévision ce qui se ressent beaucoup dans son tout premier roman Patagonie route 203.

358 p., Éditions Métailié (2020), traduit de l’espagnol par François Gaudry, titre original : La marca del viento.

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