Le bison de la nuit de Guillermo Arriaga

« Tania donnait l’impression d’être une femme en fuite permanente. Fuir paraissait sa seule constante. Beaucoup n’y voyaient que de la trahison, même moi. Mais ce n’était pas cela. Tania avait un sens profond de la loyauté. C’est ce qui l’avait poussée à retourner à la 803 avec Gregorio. Elle avait voulu combattre son sentiment de culpabilité en offrant son corps à Gregorio, ou plus exactement ce que pouvait signifier son corps pour Gregorio. Non pas son amour, car c’était de moi qu’elle était amoureuse. Mais elle aimait intensément Gregorio et souffrait de le voir sombrer dans la folie. »

Un trio de possédés lâchés dans la nuit mexicaine. Manuel, vingt ans, croit perdre la vie en perdant son ami Gregorio, qui s’est tiré une balle dans la tête. Un ami ? Bien plus que cela : les deux garçons s’étaient fait tatouer – avec la même aiguille – un bison sur le bras gauche. Un pacte de sang qui n’avait pas tardé à devenir un pacte de domination, tant Gregorio, sorte de Stavroguine latino, exerce d’emprise sur son entourage. Ce « maître » fêlé, dévoré d’obsessions morbides, destructeur, provocant, retors, et son disciple – moins innocent et moins soumis qu’il ne le croit – avaient en effet beaucoup partagé… en particulier les faveurs de la très trouble et très troublante Tania – experte en l’art de rendre l’autre fou.

Guillermo Arriaga, scénariste d’Amours chiennes et de 21 grammes, signe ici un roman très sombre, dans lequel le lecteur se retrouve aux prises avec un trio amoureux malsain et destructeur, dans la fièvre des quartiers de Mexico. Dévoré de l’intérieur par ses obsessions, hanté par la mort de son ami Gregorio et possédé par l’instable Tania, Manuel, véritable héros dostoïevskien, perçoit le souffle du bison qui le rattrape.

Quelle lecture ! J’ai ressenti le poids des mensonges, de la mort, de la toxicité des relations, de l’enlisement de la situation tout au long des pages. Et plus j’avançais, plus je ressentais un profond malaise. Arriaga nous emmène au fil des mots dans un enchaînement de lieux : le zoo de Chapultepec, la maison de Manuel, la maison de Gregorio, le motel, la chambre 803, la voiture… puis tout recommence. Comme si le héros était poursuivi sans cesse par les fantômes de son existence, par les perce-oreilles grouillant des visions de Gregorio, par le bison tatoué sur son bras. J’étais presque soulagée à la fin de l’ouvrage, arriver au point final m’assurait une issue, on a comme l’impression que le trio infernal nous manipule nous aussi. Je crois que Guillermo Arriaga arrive à donner une telle dimension aux personnages qu’ils nous semblent proches de nous, que nous souffrons avec eux, que nous souhaitons aussi que les tourments cessent. A lire quand on ne broie pas du noir !

Guillermo Arriaga Jordán a notamment écrit et produit les films d’Alejandro González Iñárritu : Amours chiennes, 21 grammes et Babel que je vous recommande aussi vivement.

249 p., Éditions Phébus (2005), Traduit de l’espagnol (Mexique) par François Gaudry.

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