Beloved de Toni Morrison

« Paul D ne dit mot, parce qu’elle n’attendait pas de réponse de sa part ni n’en désirait, mais il comprenait parfaitement ce qu’elle voulait dire. Écouter les tourterelles à Alfred, Géorgie, et n’avoir ni le droit ni la permission d’y prendre plaisir, parce que dans cet endroit, brume, tourterelles, soleil, poussière cuivre, lune – tout appartenait aux hommes qui avaient les fusils. De petits hommes, pour certains, et des hommes grands aussi, qu’il aurait tous pu briser comme fétus, s’il l’avait voulu. Des hommes convaincus que leur virilité résidait dans leur fusil et qui n’étaient pas gênés de savoir que, coup de feu ou pas, les renards se moquaient d’eux. Et ces « hommes » qui faisaient rire jusqu’aux renardes pouvaient, si vous les laissiez faire, vous priver d’entendre les tourterelles ou d’aimer le clair de lune. Si bien que vous vous protégiez et que vous finissiez par aimer petit. […] Une femme, un enfant, un frère – un grand amour comme ceux-là vous eût déchiré de part en part, à Alfred, Géorgie. Il savait exactement ce qu’elle voulait dire : arriver quelque part où l’on pouvait aimer tout ce que l’on voulait – ne pas avoir besoin d’autorisation pour désirer –, eh bien, ça c’était la liberté. »

Inspiré d’un fait divers survenu en 1856, Beloved exhume l’horreur et la folie d’un passé douloureux. Ancienne esclave, Sethe a tué l’enfant qu’elle chérissait au nom de l’amour et de la liberté, pour qu’elle échappe à un destin de servitude. Quelques années plus tard, le fantôme de Beloved, la petite fille disparue, revient douloureusement hanter sa mère coupable.

J’avais depuis quelques mois en tête de découvrir un roman de Toni Morrison. Et puis, dans la crainte d’une lecture triste et dure, j’ai repoussé l’échéance de lire Beloved qui m’attendait bien sagement dans ma PAL. Je ne saurai dire pourquoi, mais la semaine dernière j’ai enfin eu envie de l’ouvrir. Il faut dire que la magnifique couverture, toute en douceur malgré le sujet, invite à vouloir s’y plonger. Et j’ai été subjuguée en découvrant un roman loin de l’image que je m’en étais faite. Loin, très loin des récits habituels sur l’esclavage. J’ai passé un moment de lecture sublime : une plume atypique, une envie avide de tourner les pages, l’esclavage sous un autre regard, cette part d’ésotérisme qui m’a transportée et parce qu’une fois de plus la vie et nos actions sont bien loin d’être manichéens. Arrivée à la dernière page, j’ai quitté ce roman à grand regret. Un vrai gros coup de cœur malgré une intrigue bouleversante.

Un texte plein de douceur mais qui traite de l’infanticide. Des sauts dans le temps qui confondent les personnages, renforcent le lien mère-fille, perdent parfois un peu le lecteur. Beaucoup de poésie. Un fantôme que tout le monde ne voit pas mais qui pèse sur une famille endolorie. Moult symboles, nombre d’entre eux ont dû m’échapper. Une petite touche de magie pour que l’indicible puisse voir le jour. Voici en quelques mots tout mon ressenti après cette lecture saisissante, émouvante et révoltante. J’ai aimé la note très mystique donnée par Toni Morrison à ce roman, elle en fait sa singularité et sa force. Le texte m’a beaucoup interrogée : jusqu’où l’amour d’une mère a-t-il le droit d’aller ? Une quelconque raison peut-elle l’autoriser à avoir le droit de mort sur son enfant ? Sauver quelqu’un revient-il forcément à le garder en vie quand le futur qui l’attend n’est que souffrances présumées ? Et puis je suis restée perplexe : cette mère condamnée par tous quand on sait ce qu’elle a pu endurer auparavant ? A-t-on limogé le réel coupable ? Que peut-on pardonner ? J’ai trouvé très pertinente la réelle complexité de la situation : le meurtre est confirmé, la meurtrière indéniable, mais quel doit-être le jugement ? Enfin le personnage de Denver est remarquable. Hantée par le fantôme de sa sœur, sous la coupe d’une mère forte, généreuse mais perturbée, d’enfant « simple » qui ne quitte jamais la maison, elle saura ouvrir les yeux et prendre son destin en main. Ce roman parle aussi d’amour, d’amour maternel, d’amour sororal, d’amour entre deux êtres qui ont su se trouver malgré les contraintes « C’est l’amie de mon esprit. Elle me rassemble, vieux. Les morceaux que je suis, elle les rassemble et elle me les rend tout remis en ordre. C’est bon, tu sais, d’avoir une femme qui est l’amie de ton esprit. ». Un récit tout en nuances et ambivalences qui mérite que l’on s’y attarde, qu’on y réfléchisse et qu’on se laisse porter par l’écriture de Toni Morrison.

Beloved est le cinquième roman de Toni Morrison, il a reçu le Prix Pulitzer en 1988. Le roman a été adapté en 1998 au cinéma par Jonathan Demme avec Oprah Winfrey.
Figure majeure de la littérature américaine, très engagée pour la condition des femmes afro-américaines et l’émancipation des afro-américains en général, Toni Morrison reçoit le prix Nobel de littérature en 1993.

380 p., Éditions 10|18 (1993), Christian Bourgeois Éditeur (1989), Traduit de l’américain par Hortense Chabrier et Sylviane Rué.

Vous aimerez aussi :

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :