Trois étages d’Eshkol Nevo

« Et je voulais te dire aussi ceci, Michaël : j’avais envie de toquer à la porte de chaque voisin, celle de Ruth, de Hani, des Katz, des Raziel, et de leur dire : Réveillez-vous, citoyens de Bourgeville. Laissez là vos parties de poker et votre inquiétude excessive pour vos enfants, et les infidélités minables que la vacuité de votre existence, et non le désir, favorise. Levez-vous de vos fauteuils télé trop confortables et plaquez vos conseillers en investissements qui vous suggèrent de prendre un crédit et d’acheter un autre appartement dans un immeuble comme celui-ci, dans une banlieue semblable à celle-ci. Réveillez-vous de votre manque de foi, de votre manque d’engagement et de votre indifférence. Réveillez-vous de votre trop-plein de vacances, de voitures, d’appareils électriques, de clubs d’activités pour vos chères têtes blondes. Non loin de vous, une chose très importante est en train de se produire. Et, vous, pendant ce temps, vous roupillez. « 

Connaît-on jamais ses voisins ? Dans cet immeuble de Tel-Aviv, rien n’est moins sûr. Au premier étage, Arnon, un ancien militaire, bascule dans l’obsession lorsqu’il échoue à comprendre ce qu’il s’est passé entre sa fille de sept ans et son voisin de palier à la retraite. Arnon est prêt à tout pour percer ce mystère qu’il semble être seul à interroger. A l’étage supérieur, Hani s’ennuie de son mari toujours absent. Elle ne résiste pas longtemps aux charmes de son beau-frère, un escroc recherché par la police, pendant qu’au dernier étage Déborah, juge à la retraite, lutte contre la solitude.
Une comédie douce-amère qui s’amuse des turpitudes de chaque palier, révélant peu à peu la conscience de ceux qui ne l’ont pas tranquille.

Trois étages, trois fragments de vie dans un immeuble de Tel-Aviv, trois personnes qui ressentent le besoin de raconter à un ami, une amie, un mari parti trop tôt, leurs souffrances, les bouleversements dans leur vie. Ainsi se croisent sans vraiment se voir Arnon, Hani et Déborah. J’ai beaucoup aimé la narration originale ! La destination de chaque histoire n’est jamais celle attendue. Eshkol Nevo nous promène, nous tient en haleine et raconte sur un ton à la fois touchant et grinçant les petites choses du quotidien, sous le regard parfois absurde mais souvent perspicace de Freud. Un roman choral captivant et surprenant. J’ai passé un très bon moment en compagnie de ces voisins pour une petite parenthèse dans la vie israélienne.

Je lis beaucoup de romans classiques, de romans « qu’il faut avoir lu ». D’une part en vue de l’ouverture de ma librairie, pour consolider ma culture générale ; d’autre part, il faut bien l’avouer ce sont souvent de vrais chefs d’œuvre et la lecture en est sublime. Et parfois, cela arrive aussi, je reste hermétique. Je ne comprends pas pourquoi un ouvrage a fait tant de bruits. Et puis je sors de ce sentier tout tracé, je glane une lecture plus atypique, au gré d’un conseil, d’un passage en librairie et je découvre un auteur dont je n’avais jamais entendu le nom, une plume qui mériterait certainement plus d’écho. Ce fut le cas avec ce roman d’Eshkol Nevo. Auteur peu connu en France qui n’a même pas sa page Wikipedia en français !
J’ai aimé l’écriture qui change au fil des personnages qui parlent, nous permettant de nous représenter réellement les sentiments de ces habitants d’un immeuble de Tel-Aviv : frustration, rage, égarement, prise de conscience, ennui. J’ai aimé les petits clins d’œil à la vie de l’un ou l’autre des voisins, lorsque l’on change d’étage, donnant un regard extérieur sur la situation vécue précédemment. J’ai aimé la façon douce et caustique que l’auteur a de raconter un quotidien parfois bien insipide que nous comblons du mieux que nous pouvons, souvent de manière maladroite, parfois avec une réelle volonté de changer. J’ai aimé être surprise, ne pas être entraînée là où je le pensais au départ, mais bien plus loin. J’ai aimé toutes ces portes ouvertes sur une intimité, des choix, des réflexions pertinentes, des moments de vie.
Alors ce n’est pas un chef d’œuvre, un roman « qu’il faut avoir lu », mais c’est à n’en pas douter un auteur à découvrir, un roman à dénicher !

Eshkol Nevo est assez peu connu en France. Il a grandi à Jérusalem, mais aussi à Detroit. Il enseigne actuellement l’écriture créative à l’Université de Tel-Aviv. Il a écrit cinq romans dont l’un, Quatre maisons et un exil, a reçu plusieurs prix.

347 p., Éditions Gallimard (2018), collection Folio (n°6848), Traduit de l’hébreu par Jean-Luc Allouche, Titre original : Chaloch Komot.

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