Un bûcher sous la neige de Susan Fletcher

« J’ai vécu dans des grottes et des forêts. Mes pieds étaient lacérés par les épines. Quand je me hasardais dans un village en quête d’œufs ou de lait les habitants faisaient des signes de croix, crachaient. Je le connais aussi, ce bruit-là, comme un renvoi, comme un chat qui vomit les os de l’oiseau qu’il a dévoré d’un coup, tous les petits morceaux pointus et les plumes. Ils lançaient entre leurs dents on sait ce que tu es… Le savaient-ils ? Ils le croyaient. Quand j’étais encore en Angleterre, ils se servaient des vieilles vérités – ma naissance enneigée, mon goût des marécages – pour forger de pures menteries, par exemple qu’on m’avait vu lever une épaule et me transformer en corneille. Jamais je n’ai fait ça.
J’ai vécu dehors. Sur des landes, à tous les vents.
J’ai habité une cabane que j’avais bâtie moi-même, de mes mains, avec des branches, des pierres et de la mousse. Les montagnes me regardaient d’en haut quand je m’y blottissais le soir.
Et à présent ? A présent je suis ici.
Dans un cachot, enchaînée. »

Au cœur de l’Écosse du XVIIème siècle, Corrag, jeune fille accusée de sorcellerie, attend le bûcher. Dans le clair-obscur d’une prison putride, le révérend Charles Leslie, venu d’Irlande, l’interroge sur les massacres dont elle a été témoin. Mais, depuis sa geôle, la voix de Corrag s’élève au-dessus des légendes de sorcières et raconte les Highlands enneigés, les cascades où elle lave sa peau poussiéreuse. Jour après jour, la créature maudite s’efface. Et du fond de sa cellule émane une lumière, une grâce, qui vient semer le trouble dans l’esprit de Charles.

L’Écosse et les Highlands au XVIIème siècle, des rois qui s’affrontent, des hivers rudes, la crainte de ce que l’on ne connait pas, le besoin d’avoir des coupables, l’émergence de celles que nous appellerons Sorcières qui seront pendues, brûlées, persécutées. Parmi elles, la petite et bienveillante Corrag qui nous raconte son histoire, sa légende, avant de mourir sur le bûcher. Que de douceur dans ce roman, d’émotions intenses, de générosité. Je suis revenue de ma lecture tranquille, apaisée et tout de même un peu bouleversée. Malgré la violence et l’amertume de certains, ce conte est empli de grâce et de sagesse. Abandonnez-vous à la plume enchanteresse de Susan Fletcher, partez au plus profond des terres écossaises, galopez dans les bois, courez dans les tourbières et laissez votre cœur et votre âme s’ouvrir à la nature et aux petites choses qui vous entourent.

Je reculais un peu la lecture de ce roman ne sachant trop à quoi m’attendre. Et puis à l’occasion d’un week-end à la montagne, dans la neige, il m’est apparu évident qu’il était temps de l’ouvrir. Les chapitres contant l’histoire de Corrag, comme les pages d’un puissant herbier, alternent avec la correspondance de Charles Leslie et de Jane. Les deux voix se croisent, bien distantes au départ, puis se rejoignent peu à peu. Les deux êtres si différents se comprennent et s’apprivoisent. Les descriptions des Highlands m’ont permis de voyager loin, de retrouver les charmes des paysages abruptes, où se mêlent avec harmonie le vert, le bleu, l’orange, l’eau et la roche, dans une image à couper le souffle, où chaque détour est un enchantement. L’autrice a su retranscrire tout cela avec grâce. J’ai senti le froid et la neige, la douceur et la chaleur de la jument, l’odeur des herbes sauvages, le chamboulement d’un cœur qui aime, l’incompréhension face à la cruauté. La présence de Corrag est réconfortante, je voulais rester à ses côtés, ressentir avec sa sensibilité la nature omniprésente. Mon cœur s’est parfois un peu emballé, mes yeux ont brillé. Le personnage du révérend est moins fouillé mais il nous donne un aperçu du point de vue opposé et il se découvre petit à petit dans le regard de la jeune fille. Les réflexions de la sorcière sont à la fois naïves, pures, mais aussi très justes. Nous suivons son histoire, mais aussi ses pensées, sa réflexion avec le recul, la légende écossaise se mêle au conte philosophique avec délicatesse. Je ne vous en dis pas plus et vous invite à découvrir ce roman sans plus tarder et vous laisse pour terminer sur cet extrait : « Je ne suis pas mère. Je ne le serai jamais. Et c’est là un monde que je ne connaîtrai pas, ce qui me rend un peu malheureuse aux heures désertes et quand il pleut. Mais pour autant je ne suis pas moins une personne, pas moins une femme, ou une sorcière. J’ai aidé le petit enfant d’Alasdair et de Sarah à venir au monde. Dans cent ans, il y aura beaucoup de gens qui ne seront envie que grâce à moi. Peut-être que je suis mère de cent mille choses. ».

Susan Fletcher est une romancière anglaise dont le premier roman, La fille de l’Irlandais, a remporté deux prix prestigieux en Angleterre.

458 p., Éditions Plon (2010), Editions J’ai Lu (2013), Titre original : Corrag, Traduit de l’anglais par Suzanne V. Mayoux.

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