Sucre noir de Miguel Bonnefoy

« Quand on finissait le repas, elle était la première à se lever de table pour allumer la radio. Assise à la fenêtre, observant son reflet sur la vitre, elle entendait le speaker lire son annonce qui n’était adressée à personne d’autre qu’à elle et, devant le miroir de la nuit, rêvait d’un homme à son image.
Au bout de quelques mois, l’illusion qu’un bel inconnu s’assiérait un jour à sa table devint une certitude.
Serena l’imaginait grand, le cou large, le visage avenant. Prête à s’abandonner sans résistance aux élans virils de ce fantôme, elle lui cherchait un nombre infini de prénoms poétiques et projetait des scènes où il la prenait contre sa poitrine d’un geste violent et ferme, tous deux rendus à un acte primitif.
De sa main adolescente, elle transcrivait pendant des heures dans ses cahiers d’herbier, sentant le musc et la lavande, ce torrent de passions, de dévotions, de sensations dévorantes qui, depuis l’anonymat de sa chambre, montaient de toutes les radios de la vallée comme un appel désespéré. »

Dans un village des Caraïbes, la légende d’un trésor disparu vient bouleverser l’existence de la famille Otero. A la recherche du butin du capitaine Henry Morgan, dont le navire aurait échoué dans les environs trois cent ans plus tôt, les explorateurs se succèdent. Tous, dont l’ambitieux Severo Bracamonte, vont croiser le chemin de Serena Otero, l’héritière de la plantation de cannes à sucre, qui rêve à d’autres horizons. Au fil des ans, tandis que la propriété familiale prospère, chacun cherche le trésor qui donnera un sens à sa vie. Mais, sur cette terre sauvage, la fatalité se plaît à détourner les ambitions et les désirs…

Un trésor de pirates, du rhum, trois générations de femmes passionnées et ambitieuses, des champs de cannes à sucre à perte de vue, la moiteur caribéenne, l’amour et la fatalité, un paysage luxuriant, étouffant, et nous voilà plongés dans ce court roman de Miguel Bonnefoy qui se lit avec délectation, l’alcool montant quelque peu à la tête, nous entraînant avec la famille Otero dans les tourments d’un trésor insaisissable.

Je découvre pour la première fois Miguel Bonnefoy et sa prose fluide et pleine de sensibilité. La famille Otero, son destin à la fois incroyable, immuable et tragique, n’est pas sans rappeler la famille de Nuit-d’Or-Gueule-de-Loup dans la saga de Sylvie Germain ou la famille de Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Márquez. Des familles qui semblent marquées par un destin irrévocable, et dont l’histoire mêle réalité sociale, historique et conte fantastique. Les héros de ce roman sont saisissants, avec des personnages féminins marqués, que l’on suit sur trois générations : Candelaria Otero, figure matriarcale forte et inébranlable, Serena Otero, passionnée, en quête fébrile d’un amour exceptionnel et Eva Fuego Bracamonte, à l’esprit brûlant et avide de pouvoir. Face à ces trois femmes, des personnages masculins plus effacés, que le hasard et la recherche du butin ont amenés dans cette ferme qui représentera pour eux la prospérité, une fin tragique ou simplement un bref passage. Cette légende se déroule dans la jungle caribéenne, merveilleusement décrite par l’auteur, à l’époque du développement des champs de cannes à sucre et de la production de rhum, richesse et fléau de ce pays. Je vous recommande chaudement cette lecture, de préférence sur la plage l’été ou au coin du feu avec un bon grog au rhum !

Miguel Bonnefoy est un écrivain français et vénézuélien. Son premier roman Le voyage d’Octavio a reçu de nombreuses distinctions et a été finaliste du prix Goncourt du premier roman. Sucre noir a également été largement récompensé. Son prochain roman Héritage paraîtra en septembre.

190 p., Éditions Payot & Rivages (2017), édition de poche (2019).

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