Le canard siffleur mexicain de James Crumley

« Juste avant l’aube, Wynona, Lester et moi étions pelotonnés contre la tête du lit, à regarder les dessins animés. […]
Lester était calé entre deux oreillers, et il nous regardait comme des extraterrestres. Je tapotai la hanche de sa mère. Parfois, elle semblait vénérable et sage. Et parfois, comme là, on aurait dit un enfant avec un enfant. Parfois son petit corps ferme semblait si doux et souple qu’il n’avait pas assez de peau pour contenir toute cette passion. Et parfois elle se retirait dans sa douleur et dans sa peur jusqu’à ce qu’elle semblât ne plus être faite que de peau et d’os blessés.
– Jeune fille, la seule façon qu’il a de ne pas être orphelin, c’est de mourir avant toi, dis-je doucement avant de tenter de l’embrasser au creux du cou.
Wynona roula sur elle-même et parla contre mon torse.
– Je ne suis pas stupide, monsieur Expérimenté. J’avais compris ce que tu voulais dire. Mais je m’en fiche. Je ne veux pas que Lester devienne un jour un orphelin, dit-elle, mais nous savions tous les deux que c’était d’elle qu’elle parlait. »

Le privé C. W. Sughrue s’occupe désormais d’un bar à plein temps, ce qui ne l’empêche pas d’avoir des soucis d’argent. Assailli de procès, il se met au vert chez son vieil ami Solly, un avocat toxico qui lui trouve une mission insolite : récupérer des poissons tropicaux rares auprès d’un mauvais payeur, le chef d’un gang de bikers connu sous le nom de Norman l’Anormal. Après une confrontation musclée à coups de mitrailleuse, l’affaire prend un tour inattendu, et Norman engage Sughrue pour rechercher sa mère, kidnappée par son mari. C’est le début d’une course effrénée qui le mènera des montagnes du Montana aux immensités désertiques du Nouveau-Mexique.

Me voilà de retour aux côtés de C.W. Sughrue que j’avais abandonné pour Milo et son ours ! La saga de Crumley continue sur un ton acerbe et cynique cher à l’auteur. Les personnages sont de plus en plus abîmés, hantés par la guerre du Vietnam et dévorés à petit feu par une patrie toute aussi sombre et la cocaïne, poudreuse et abondante comme la neige du Montana. On ne trouve ni bons ni méchants, seulement des gars paumés, qui se raccrochent comme ils peuvent à la vie, tentent de conserver un peu d’intégrité et de courage pour sauver des poissons tropicaux, une cane, une figurine en terre cuite et même un bébé !

Moments tendres et combats explosifs, personnages attachants, décors grandioses toujours dépeints à merveille, nous retrouvons la plume de Crumley dans toute sa splendeur ! Je regrette quelques passages un peu longs et brouillons au milieu de l’ouvrage et le fait que les personnages féminins manquent parfois de force et de caractère ou de place prépondérante dans le roman. Autrement, l’écriture est toujours très fluide, Crumley arrive à rendre des personnages complètement perdus très captivants. Les paysages, que ce soit le Montana ou le Nouveau-Mexique sont décrits avec clarté, poésie et, contrairement à certaines scènes de bagarres confuses, on ressent toute l’émotion des montagnes, le désert, les arbres imposants, la neige lourde et fondante, la chaleur sèche. Les affres de la guerre du Vietnam sont omniprésents. Les souvenirs évoqués par les héros rappelant l’atmosphère du film Full metal jacket de Kubrick. Il est vraiment intéressant dans cette saga de voir l’évolution des personnages (il se passe plusieurs années entre chaque roman), et en même temps frustrant d’avoir le sentiment qu’il n’y a aucune rédemption possible, comme si chaque petit moment de bonheur et de sérénité étaient rapidement arrachés à nos héros pour les remettre à l’épreuve. Pourtant ils sont coriaces et se relèvent toujours, laissant au lecteur un peu d’espoir pour la suite. Je suis curieuse maintenant de lire le prochain tome qui devrait réunir Sughrue et Milo !

James Crumley est né en 1939 au Texas et mort en 2008 dans le Montana. Il a écrit Le canard siffleur mexicain en 1993, c’est le deuxième tome de la série C.W. Sughrue qui comprend aussi Le Dernier baiser, Les serpents de la frontière et Folie Douce.
J. Crumley a longtemps vécu à Missoula dans le Montana, tout comme Pete Fromm.

376 p., Éditions Gallmeister (2019), Traduit de l’américain par Jacques Mailhos, Illustrations de Rabaté.

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