Du domaine des Murmures de Carole Martinez

« J’ai recueilli mon tout petit, que j’avais cru perdu, dans mes bras en coupelle et tenté de calmer mon trésor en le mettant au sein tandis que mon père s’éloignait, mais mon lait ne tarissait pas ses cris qui, déjà, attiraient les gens du château. Effrayée par les hurlements stridents de mon nourrisson et sans se soucier de l’attroupement silencieux qui commençait à se former devant ma cellule, je l’ai posé sur le rebord intérieur de ma fenêtre afin d’être plus à l’aise pour dégager son mignon petit corps du tissu dans lequel il avait été si gauchement enroulé. J’ai alors vu que ses mains minuscules étaient ensanglantées et j’ai soudain compris ce que mon père lui avait fait.
Ceux qui se bousculaient devant la fenestrelle pour assister à la scène ont découvert ses paumes en même temps que moi.
Un murmure s’est fait dans le public.
Un murmure de stupeur et d’effroi.
Le nouveau-né avait les paumes percées. »

En 1187, le jour de son mariage, devant la noce scandalisée, la jeune Esclarmonde refuse de dire « oui ». Contre la décision de son père, le seigneur du domaine des Murmures, elle s’offre à Dieu et exige de vivre emmurée jusqu’à sa mort. Elle ne se doute pas de ce qu’elle entraîne dans sa tombe, ni du voyage que sera sa réclusion… Loin de gagner la solitude, la voici bientôt témoin et actrice de son siècle, inspirant pèlerins et croisés jusqu’en Terre sainte.
Aujourd’hui encore, son fantôme murmure son fabuleux destin à qui sait tendre l’oreille.

Un conte, comme un rêve lumineux et amer, qui se déroule aux bords de la Loue, rivière comtoise recelant de multiples légendes. Volontairement emmurée pour échapper à un mariage forcé, Esclarmonde nous livre ses sentiments de recluse sous la plume délicate et sensible de l’auteure. Loin d’être seule, entre ces pierres hantées par les murmures de femmes au destin saisissant, la jeune fille apprend à aimer, voyage en Terre sainte, découvre la maternité, souffre en silence et partage plus que jamais le quotidien monotone et cruel de ses semblables.

Un livre très particulier mêlant des thèmes forts : le mariage forcé, l’inceste, le viol, la Guerre sainte, le mysticisme, les croyances, l’attrait du pouvoir, que l’on vit au travers du regard d’abord naïf, puis tranchant, de la jeune Esclarmonde. L’écriture de Carole Martinez est poétique, profonde, et nous fait voyager dans cette époque moyen-âgeuse où se faire une place en tant que femme, voire en tant qu’individu, demandait de s’affranchir des carcans sociaux et religieux imposés par la peur et l’ignorance. Nous suivons l’évolution d’Esclarmonde, qui de jeune fille aux rêves contemplatifs mais affirmés, devient une mère douce et aimante, puis une femme qui réalise son emprise sur les pèlerins qui viennent la visiter. En parallèle, Lothaire, l’homme à qui la recluse était promise, change. Il devient un homme bon et sensible, et un amour tendre et impossible relie Esclarmonde au monde extérieur par le biais d’un rosier dont les fleurs éclosent au rythme de ses émois. Une belle lecture, à la fois enchanteresse et déstabilisante, au gré des fables franc-comtoises, de l’imposant château de Joux à la légende de la Dame Verte.

Carole Martinez est professeur de français. Son premier roman Le cœur cousu a reçu de nombreuses distinctions. Du domaine des Murmures est son deuxième roman, il a reçu le Prix Goncourt des lycéens en 2011.
Carole Martinez a aussi créé une bande dessinée Bouche d’ombre.

226 p., Éditions Gallimard (2011), Collection Folio (2013).

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