Un hiver de glace de Daniel Woodrell

« L’oncle Larme était l’aîné de Jessup et mitonnait de la coke depuis très longtemps, mais suite à une expérience qui avait mal tourné, son oreille gauche avait été bouffée et il avait gardé une féroce balafre de chair fondue depuis la nuque jusqu’au milieu de l’échine. Ne restait plus assez de cartilage à son oreille pour y accrocher des lunettes de soleil. Autour du pavillon, les cheveux avaient eux aussi disparu, et la cicatrice de son cou pointait au-dessus de son col. Trois larmes bleues, tatouées à l’encre de la prison, tombaient au goutte à goutte du coin de son œil, côté ravagé. On racontait que ces larmes signifiaient qu’il avait perpétré à trois reprises, en taule, des actes sanglants, sans doute nécessaires, mais dont il valait mieux ne pas parler ; que ces larmes vous enseignaient tout ce qu’il y avait à savoir sur cet homme et que son oreille perdue s’en faisait simplement l’écho. Il s’efforçait généralement de s’asseoir en présentant au mur son côté fondu. »

Jessup Dolly, fabriquant et trafiquant de poudre blanche, est parti au volant de sa Capri bleue, abandonnant à leur sort ses trois enfants et une épouse qui n’a plus toute sa tête. Il a promis de revenir avec un sac bourré de billets, mais on ne l’a pas revu et, dans la maison glaciale, les placards sont vides. Ree, la fille aînée, apprend que son père avait bénéficié d’une mise en liberté conditionnelle moyennant une hypothèque sur sa maison et son terrain. Le jour du jugement approche : si Jessup ne se présente pas au tribunal, les Dolly seront sans toit au cœur de l’hiver. Alors, telle une héroïne de Dickens, Ree prend la route, affronte le froid et les dangers, à la recherche de son père…

Un hiver de glace est le deuxième roman de Daniel Woodrell que je lis cette année après La mort du petit cœur. Et je crois que je commence à avoir un vrai coup de cœur pour cet auteur. Ses romans sont courts mais saisissants. Une fois de plus j’ai été happée par un savant mélange de poésie dans la description des paysages et une violence incommensurable dans les rapports entre les personnages. Ree doit impérativement retrouver son père sinon sa famille sera expulsée et se retrouvera sans logement au cœur de l’hiver implacable. Alors dans la beauté glacée et la douceur de la neige des Monts Ozarks, la jeune fille va braver la froideur et la brutalité des habitants avec une détermination poignante, pour l’amour de sa mère et de ses deux frères. Rude et captivant !

« Personne ici a envie d’être méchant. C’est juste qu’ici les gens ont un peu de mal à piger les règles, alors dès fois ça dérape. » Dans ce court extrait le ton du roman est donné. Nous voilà dans une ville où la plupart des habitants sont impliqués dans le trafic de coke, où chacun est cousin, cousine, demi-frère, demi-sœur. La violence et la crainte règnent, hommes et femmes n’hésitent pas à se servir de leurs poings ou de leur fusil. Et malgré ce contexte sordide, Daniel Woodrell dépeint des décors splendides. « La pluie verglacée crépitait et faisait scintiller toutes choses d’un éclat froid. Le ciel commençait de s’obscurcir et les lumières de la maison se reflétaient dans la cour comme autant de scintillements qui se seraient étirées en dérapant sur la glace. » Nous ressentons au plus profond de nous-même la glace, le froid, et le drame imminent pour la famille de Ree qui risque de se retrouver à la rue. En opposition à la neige immaculée, le sang chaud et gluant, les entrailles des cadavres, la boue, nous enlisent dans une situation qui semble sans issue, à la recherche d’un mort dont personne ne veut parler. L’héroïne, Ree, m’a beaucoup plu. Téméraire, inébranlable, audacieuse, son amour et son empathie pour les siens la poussent aux plus noires extrêmes. Elle est partagée entre une soif de liberté, la volonté de quitter cette atmosphère malsaine et ses liens indéfectibles avec sa mère, ses deux petits frères et son amie Gail, sans qui elle finirait certainement par se perdre. Si la perspective d’un roman sombre ne vous refroidit pas, accompagnez sans attendre Ree dans sa quête glaçante.

La plupart des romans de Daniel Woodrell se situent dans les monts Ozarks, dont il est originaire.
Un hiver de glace été adapté au cinéma par Debra Granick en 2010 sous le titre Winter’s bone. Ree, l’héroïne, est incarnée par Jennifer Lawrence.

212 p., Éditions Payot et Rivages 2011 (2007 pour la première édition), Collection Rivages/Noir, Titre original : Winter’s bone, Traduit de l’américain par Frank Reichert.

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