Jours de colère de Sylvie Germain

« Mais ce qu’il ignorait lui-même, et qui pourtant ne devait plus jamais le lâcher, c’était qu’il était le dernier à être tombé éperdument amoureux de Catherine Corvol. De l’avoir vue couchée dans l’herbe de la berge, la face tournée vers le ciel, ses yeux fendus en amande d’un vert encore si lumineux, ouverts sur l’immensité rose du jour levant, sa bouche légèrement entrouverte où s’attardait l’éclat de cet inouï silence qui avait précédé le crime, et la gorge entaillée comme d’une seconde bouche d’où s’écoulait le sang de ce silence fou, — il devait en garder pour toujours l’image gravée en lui. Une image à jamais vivace et sonore, — carillon de milliers de cloches de bois. Une image obsédante, clamant sans fin ni mesure une beauté en excès. En excès de violence, de désir, de douleur et de vie. Une beauté frappée en plein dans son élan, brisée dans sa révolte, arrachée à son corps. »

Dans les forêts du Morvan, loin du monde, vivent bûcherons, flotteurs de bois, bouviers, des hommes que les forêts ont faits à leur image, à leur puissance, à leur solitude, à leur dureté. Même l’amour, en eux, prend des accents de colère — c’est ainsi par excès d’amour que Corvol, le riche propriétaire, a égorgé sa belle et sensuelle épouse, Catherine, au bord de l’eau — et la folie rôde : douce, chez Edmée Verseley qui vit dans l’adoration de la Vierge Marie ; ou sous l’espèce d’une faim insatiable, chez Reinette-la-Grasse ; ou d’une extrême violence, chez Ambroise Mauperthuis qui se prend de passion pour Catherine, qu’il n’a vue que morte, et qui s’empare de son corps, puis des biens de Corvol, enfin des enfants de Corvol. Il finira par perdre sa petite-fille Camille, le seul être qu’il ait jamais aimé, par excès d’amour, encore.

J’ai découvert Sylvie Germain grâce à une libraire de la librairie Kleber à Strasbourg. Je me suis laissée doucement enivrer par ses mots, j’ai laissé leur charme et leur magie opérer, j’ai voyagé avec eux et je recommence dès que je le peux. Jours de colère c’est une histoire de village, de grandes familles, de propriétaires au fin fond du Morvan, d’amour et de haine. Les thèmes peuvent sembler classiques. Toutefois avec la plume de Sylvie Germain, chacun semble doté d’un don, les émotions et les corps prennent vie et sens dans la nature environnante, en une floraison de sentiments brûlants et de chairs exaltées. Le sang, les larmes et la sueur se mêlent à la terre, au torrent, aux arbres. Les émotions portées à leur paroxysme, dans leur dureté et leur puissance me ramènent parfois à l’écriture de Giono. Je vibre à travers les lignes, chaque mot me fait voyager au plus profond de moi et m’imprègne de la nature environnante.

Les romans de Sylvie Germain sont emprunts des frémissements de chaque personnage, de l’âme de la forêt, d’un tourbillon de nuances étincelantes. Notre perception s’en retrouve affûtée au point de nous bouleverser profondément. Dans Jours de colère les couleurs tiennent une place importante et sont porteuses de multiples symboles. D’abord le bleu, incarnation de la Vierge Marie, de la sainteté, de l’amour maternel, de l’eau qui emportera nos deux amants. Puis le vert, coupable de la beauté de l’insaisissable Catherine, de son regard de vipère, de la forêt qui divisera toutes nos familles. Ensuite le rouge, figure de la colère dévorante d’Ambroise, de tout le sang versé, mais aussi de l’amour incandescent de Simon et Camille. Enfin le noir, pour le deuil, qui frappera inéluctablement. Pris dans le mouvement de toutes ces teintes, de toutes ces émotions, de toute cette vie palpitante, le lecteur est à la fois décontenancé et ému. L’auteure nous propose un véritable voyage dans les forêts du Morvan, mais aussi à l’intérieur de nous-même. Il est difficile de traduire ici tout mon ressenti alors je ne peux que vous enjoindre à découvrir cette auteure, sa poésie, un retour à la terre brute, aux sentiments gravés dans notre chair et parfois un brin de fantastique.

Sylvie Germain a écrit de nombreux romans dont les superbes Le livre des nuits, Nuit-d’Ambre et Magnus.
Jours de colère a reçu le prix Femina en 1989.

345 p., Éditions Gallimard (1989), Collection Folio pour le format poche (1991).

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