Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworski

« – Mais la corruption, c’est la civilisation ! C’est vous qui m’avez appris ça, en sautant ma mère. Et il n’y a pas que ça que vous m’avez enseigné. Vous savez pourquoi je suis aussi bon dans ma partie ? Parce que je suis un artiste. Parce que c’est vous qui m’avez formé. Je ne blague pas, Maestro. Tous les fondamentaux, c’est vous qui me les avez apportés. La méthode, la rigueur, la définition, c’est vous. La construction du regard, le sens de l’espace, du terrain, du placement, c’est vous. Le rapport entre l’œil et la main, c’est vous. Les notions en anatomie, c’est vous. La subordination de la morale à d’autres valeurs, c’est vous. Tout ce que j’ai eu à faire, ç’a été d’adapter vos principes à d’autres pratiques. Mais contrairement à ce que vous croyez, j’ai bien profité de vos leçons. »

« Gagner une guerre, c’est bien joli, mais quand il faut partager le butin entre les vainqueurs, et quand ces triomphateurs sont des nobles pourris d’orgueil et d’ambition, le coup de grâce infligé à l’ennemi n’est qu’un amuse-gueule. C’est la curée qui commence. On en vient à regretter les bonnes vieilles batailles rangées et les tueries codifiées selon l’art militaire. Désormais, pour rafler le pactole, c’est au sein de la famille qu’on sort les couteaux. Et il se trouve que les couteaux, justement, c’est plutôt mon rayon… »

Se plonger dans Gagner la guerre de Jaworski c’est partir pour un long périple fantastique sombre, dans un décor digne de la renaissance italienne, où le chacun pour soi est un maître du jeu cruel et infaillible. N’ayant pas l’habitude de la fantasy il m’aura fallu les cent premières pages pour rentrer dans ce monde imaginaire. Je me suis parfois emmêlée les pinceaux avec toutes les familles au pouvoir. Malgré cela les scènes de combats sont épiques, la magie noire imbibe chaque page, notre héros, Benvenuto Gesufal, est aussi attachant qu’exécrable et les réflexions sur l’accession au pouvoir et son exercice sont passionnantes.

Bienvenue à Ciudalia où règne la République et le Podestat Ducatore. Ciudalia qui vient de remporter la guerre contre Ressine et le Royaume. Ciudalia où revient l’assassin Benvenuto Gesufal, la gueule fracassée par l’ennemi. Ciudalia où intrigues, trahisons et faux-semblants mènent la danse, la dague au point, la magie noire en substance. Jean-Philippe Jaworski nous entraîne dans ce décor avec art. Il m’a semblé regarder un film, voire même d’être une réelle spectatrice de la scène. J’ai entendu le bruit de la foule et des magistrats en plein débat, j’ai vu les coups donnés, le sang gicler, j’ai senti l’odeur de brulé et de la chair en décomposition, j’ai palpé la douleur morale et physique. Alors pendant près de mille pages il y a tout de même quelques longueurs, quelques scènes où parfois l’on se perd, mais la plume de Jaworski nous rattrape au vol pour nous entraîner toujours plus loin dans les bassesses et l’infamie. Les dialogues sont fins et rythmés. Les descriptions sont saisissantes de réalité. La confiance s’envole. La peur de mourir dans d’atroces souffrances s’ancre en nous. Les décors s’enchaînent et promènent le lecteur : de la guerre sur les flots révélant les capacités au combat de Benvenuto, à l’exil dans la forêt froide et profonde où son esprit manque de se faire dévorer par la magie, en passant par la rencontre avec les elfes humbles et brillants qui l’amènent à reconsidérer ses actes. Benvenuto est un anti-héros aux facettes multiples : beau parleur, vif d’esprit, brutal, courageux, perdu, seul, un assassin sans pitié au grand cœur. J’ai aimé être à ses côtés, tout comme j’aurai voulu le fuir. Enfin, chaque chapitre débute sur une citation littéraire. Nous retiendrons notamment celle de Sartre dans Les mains sales « Et puis après ? Est-ce que tu imagines qu’on peut gouverner innocemment ?« , qui annonce une fin magistrale !

Gagner la guerre a reçu le Prix Imaginales du meilleur roman francophone en 2009.
Jean-Philippe Jaworski est aussi connu pour son cycle Rois du monde. Il est également l’auteur de plusieurs jeux de rôles.

979 p., Les moutons électriques (2009), Éditions Gallimard, Collection Folio Science-Fiction (2015).

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