Shibumi de Trevanian

« — Shibumi, monsieur ?
Nicholaï avait déjà entendu ce mot, mais à propos de jardins, d’architecture, où il suggère une beauté discrète.
— Quel sens donnez-vous à cette expression, monsieur ?
— Oh, un sens imprécis. Et incorrect, je le crains. Une tentative maladroite pour décrire une qualité ineffable. Comme tu le sais, shibumi implique l’idée du raffinement le plus subtil sous les apparences les plus banales. Cela désigne une affirmation si exacte qu’elle n’a pas besoin d’être assurée, si touchante qu’elle n’a pas à être séduisante, si véritable qu’elle n’a pas à être réelle. Shibumi est compréhension plus que connaissance. Silence éloquent. Dans le comportement, c’est la pudeur sans pruderie. Dans le domaine de l’art, où l’esprit de shibumi prend la forme de sabi, c’est la simplicité élégante, la concision intelligente. En philosophie, où shibumi devient wabi, c’est un calme spirituel qui n’est pas passif ; c’est exister sans l’angoisse de devenir. Et dans la personnalité d’un homme, c’est… comment dire ? L’autorité sans la domination ? Quelque chose comme cela.
Le concept de shibumi galvanisait l’imagination de Nicholaï. Aucun idéal ne l’avait jamais tant attiré. »

Nicholaï Hel est l’homme le plus recherché du monde. Né dans les montagnes près de Shanghai, fils d’une extravagante aristocrate russe et protégé d’un maître de go japonais, il a survécu à la capitulation du Japon, puis à la prison des Soviétiques, pour en émerger comme l’assassin le plus doué de son époque. Son secret réside dans sa détermination à atteindre une forme rare d’excellence personnelle : le shibumi. Désormais retiré dans son château du Pays basque en compagnie de sa ravissante concubine, Nicholaï accueille une jeune étrangère venue chercher son aide. Il se retrouve alors traqué par une puissante et redoutable organisation internationale, la Mother Company, et doit se préparer à un ultime affrontement.

Une œuvre incontournable de la littérature américaine et du roman d’espionnage, une sublime édition illustrée avec finesse et précision par Qu Lan, un grand moment de lecture au rythme de la stratégie de Shibumi pour une partie de go grandeur nature. Voilà en quelques mots mes premières impressions à peine ai-je quitté Nicholaï Hel, le Pays basque et la plume noire, mystique et magistrale de Trevanian. Je m’attendais à être transportée et je n’ai pas été déçue : flegme, douceur, intelligence, sensualité, action, satire se mêlent habilement dans ce récit pour le plus grand plaisir du lecteur !   

Ayant un goût prononcé pour la littérature américaine, je me devais de découvrir Trevanian ! Après avoir traîné un peu, peut-être par crainte d’être déçue après tant de retours positifs, je me suis lancée dans ce roman tout à fait atypique, ne sachant trop quoi à m’attendre si ce n’était à tomber sous le charme d’un auteur dont on m’avait tant vanté les mérites. Et finalement… j’ai aimé ! J’ai aimé parce que Trevanian a su me faire vibrer et ressentir de multiples émotions. Tout d’abord un peu de scepticisme face à des espions américains mal dégrossis, sans gêne, qui traitent des vies humaines comme un vulgaire dossier. Puis je me suis laissée porter par la douceur asiatique, par la retenue et la délicatesse d’une culture si différente de la nôtre. Mon passage préféré est de loin celui se déroulant à Shanghaï, ayant d’autant plus eu la chance de me promener dans le quartier de la concession internationale de cette ville cosmopolite. Viennent les violences, physiques et morales, la guerre si terrible en surface, si implacable et calculatrice dans des profondeurs que l’on ne soupçonnera jamais. Ensuite un passage que nous aurons certainement peu l’occasion de découvrir dans d’autres romans, un épisode de spéléologie, dans une grotte cristalline, métaphore de la vie du grand tueur que sera devenu Niko, décrite à merveille, tant le décor que les efforts physiques et les tourments psychologiques. Enfin j’ai savouré la sensualité des derniers chapitres qui se fond de manière impitoyable avec les règlements de compte ultimes. Alors parfois les digressions sont très techniques, peut-être trop contemplatives et philosophiques, mais je ne me suis pas ennuyée une seule seconde. Le ton est rythmé, prenant, envoûtant et je n’avais qu’une envie, au cours des quelques jours qu’a durée ma lecture, revenir au côté de ce personnage si charismatique, un brin trop parfait, mais dont l’équilibre est finalement si fragile. Le texte est ponctué de réflexions justes, parfois proches de la satire sociale qui m’ont beaucoup plu : « C’était, avait-il déclaré, l’essence même du compromis : une situation qui ne satisfaisait personne, mais donnait à chacun la satisfaction de savoir que les autres étaient aussi mal lotis que lui. ». La fin est un peu abrupte, j’aurai souhaité que le voyage se poursuive encore mais le point final était inévitable ! Je vous souhaite d’avoir la chance de découvrir ce beau roman d’espionnage et qu’il saura autant vous toucher que moi.

Trevanian, de son vrai nom Rodney William Whitaker, est né en 1931 aux États-Unis. Ces romans sont généralement des romans d’espionnage ou des romans policiers. Très peu médiatisé, Trevanian n’en reste pas moins une des figures phares de la littérature américaine. Il faudra attendre 1998, presque vingt ans après la parution de Shibumi, pour avoir confirmation qu’il en est bien l’auteur ! Il a vécu une grande partie de sa vie dans la Pays basque où il s’est installé avec sa famille. Son premier roman, La sanction, a été adapté au cinéma par Clint Eastwood en 1975.

618 p., Éditions Gallmeister (2020), Traduit de l’américain par Anne Damour, Traduction révisée par Mathilde Gallmeister, Illustrations de Qu Lan.

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2 commentaires sur “Shibumi de Trevanian

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    1. Oui j’ai adoré ! Un savoureux mélange de Kill Bill et de James Bond. Certains passages sont assez racistes, ce qui peut être dérangeant, mais bon tout le monde est visé…

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