Le cœur cousu de Carole Martinez

« Frasquita regardait ses enfants dans la lumière vacillante des lampes à huile.
Martirio et Pedro jouaient autour du poêle avec les poupées de tissu emplies de paille qu’elle leur avait cousues et la carriole, unique présent de José à son fils, tandis qu’Angela, épuisée par sa longue journée de travail à l’oliveraie, avait fermé ses yeux trop ronds et s’était endormie la tête sur les genoux d’Anita elle-même assise par terre et plongée dans l’un des gros ouvrages du curé. Leurs deux robes également tachées de boue et de poussière faisaient un petit tas d’ocre et gris, un petit tas aux couleurs de l’hiver qui se soulevait au rythme doux de leur respiration.
Le corps de sa fille aînée se transformerait bientôt.
En souvenir des femmes qui l’avaient précédée, Frasquita se devait de l’initier.
L’initier à quoi ? Où était la magie dans cette maison vide ?
Qu’avait-elle fait elle-même de son don ?
La vie était passée si vite…
Et puis aucune prière ne pourrait jamais sortir de la bouche de sa fille puisqu’elle ne parlait pas.
Tout était doublement inutile. Absurde. »

Depuis la nuit des temps, les femmes d’un petit village andalou se transmettent une boîte merveilleuse. En y découvrant du fil et des aiguilles, Frasquita hérite du don extraordinaire de repriser les hommes blessés et les cœurs en lambeaux. Un talent qui, dans l’Espagne catholique du XIXème siècle, se révélera une malédiction.

Un roman tout en délicatesse, comme un songe, dans lequel la réalité peut toutefois frapper cruellement. Au fil de l’aiguille de Frasquita nous suivons cette saga familiale espagnole à la fois palpitante et poétique. La bobine se déroule au gré des rencontres et des naissances, un coffret en bois faisant le lien entre les générations. J’ai retrouvé le charme du surnaturel par petites touches que j’aime tant dans l’écriture de Sylvie Germain. Le lecteur rêve un peu, se laisse bercer par une atmosphère éthérée, par le léger des tissus, par l’habileté des doigts de Frasquita, par la voix d’Angela, par la lumière de Clara… Mais le roman s’ancre dans l’Histoire et les protagonistes n’échappent pas aux revers de l’existence. Le cœur cousu est une histoire qui m’a portée, qui m’a fait ressentir une sensation d’apaisement, dont il me tardait de retrouver les personnages même si parfois je me suis inquiétée pour eux. Une histoire que j’ai refermée avec une sorte de nostalgie et le cœur plein de douceur et de voyage. Une histoire saisissante et singulière que je vous recommande chaudement.

Si j’avais aimé Du domaine des Murmures j’ai eu encore plus de plaisir à lire Le cœur cousu. Même si je dois dire que je trouve le titre un peu réducteur et qu’il est loin d’annoncer toute la richesse de ce roman. Carole Martinez sait choisir les mots et nous immerger dans des scènes avec beaucoup de réalisme tout en laissant place à la magie. Je l’avais déjà abordé dans une chronique précédente : il n’est pas donné à toute plume de savoir distiller un peu de fantastique. Cela-même tout en donnant au lecteur le sentiment de vivre des situations de son quotidien, tout en lui laissant croire que c’est possible, qu’il n’y a rien d’étrange à ces dons transmis de générations en générations, à ces broderies qui prennent vie, à ce coq qui ressuscite. En lisant Carole Martinez j’ai retrouvé mon âme d’enfant, celle qui croit dur comme fer au merveilleux et cela apporte une intense sensation d’apaisement. La part du rêve, se dire que tout est possible, qu’il n’y a finalement plus de frontière procure un agréable sentiment de liberté. Au-delà de la magie, ce roman aborde de nombreux sujets : la place de la femme au sein du couple, la différence, la passion, l’empathie, l’engagement politique, la mort et l’exil. Le cœur cousu a reçu de nombreuses distinctions et cela n’a rien d’étonnant. C’est un roman universel qui peut parler à tous, qui fait voyager tout en restant au chaud sous son plaid, qui fait réfléchir au sens de nos actes tout en faisant rêver, qui nous emmène dans un monde parfois hostile à l’aide de mots délicats et d’une écriture poétique. Je vais donc me répéter, mais ce n’est pas bien grave, n’hésitez pas à rejoindre la famille de Frasquita pour un moment de lecture sublime !

Carole Martinez est professeur de français. Le cœur cousu est son premier roman. Il a reçu de nombreuses distinctions dont le prix Renaudot des lycéens en 2007.
Carole Martinez a aussi créé une bande dessinée Bouche d’ombre. .

432 p., Éditions Gallimard (2007), Collection Folio pour le format poche (2009).

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