Les mangeurs d’étoiles de Romain Gary

« Mais c’était le visage de José qu’elle regardait toujours, bien plus que le numéro du jongleur, car les femmes sont sans doute moins sensibles que les hommes à l’appel de l’absolu et moins émues par les perspectives sans fin que l’exploit de Santini ouvrait devant l’humanité.
C’était une expression de naïf émerveillement, un mélange de ravissement, d’admiration et de peur. Le lider maximo que toute l’Amérique centrale redoutait avait disparu, il ne restait là qu’un Cujon, avec la nostalgie de ses dieux perdus et de ses temples brisés, en train d’apaiser sa soif de surnaturel. Talacoatl, qui pouvait soulever les montagnes et tuer l’ennemi en crachant le feu de ses entrailles terrestres, […] Aramuxin, celui qui désignait les rois parmi les hommes…
Il y avait alors des moments où tous ces livres qu’elle ne cessait de lire sur le pays, tout le passé des ruines, des volcans, des statues et des prêtres exterminateurs, armée d’un dieu nouveau dans la suite des conquistadores, s’incarnaient soudain en un seul homme ; elle avait envie de pleurer, de saisir dans ses bras cette tête cruelle et pleine de rêves et de la presser contre son sein. »

Dans toute l’Amérique centrale, et aussi dans les Andes, les hommes se maintiennent en vie en se nourrissant de substances hallucinogènes. On les appelle les « mangeurs d’étoiles ». Il y a plusieurs siècles, deux moines franciscains, Motolinia et Sahagun, décrivaient déjà cette pratique dans leur histoire des Aztèques.
Au milieu des volcans d’essence infernale, dans une Amérique latine en pleine mutation, ce roman picaresque et poétique peint une humanité qui semble faite de saltimbanques. Ils gravitent autour d’une héroïne déchue, qui se détruit à force d’idéalisme.
A chacun son étoile selon sa faim.

Une première rencontre pour moi avec Romain Gary et un réel coup de cœur pour ce premier tome de La comédie américaine. L’intrigue se déroule dans un pays d’Amérique latine fictif, où José Almayo le dictateur tente de pactiser avec le Diable et fait face à une révolte. Pendant ce temps des artistes en provenance du monde entier attendent de le rencontrer, car le dictateur se nourrit de talents et d’incroyable. Une course contre la mort, un voyage où les protagonistes vivent d’hallucinations, une pointe de cynisme et une écriture fabuleuse, j’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture qui au-delà de l’imaginaire dessine avec intelligence les affres du colonialisme et des idéaux.

J’ai retrouvé dans cet ouvrage de Romain Gary ce qui me fait vibrer chez Mario Vargas Llosa : l’ambiance chaude et confuse de l’Amérique du Sud, des personnages à la fois cruels et rêveurs, ou bien poussés dans leurs retranchements, des héros passionnés et touchants, des amours irraisonnés, la magie prenante des dieux précolombiens. Et dans un monde qui nous semble irréel, l’auteur nous propose une description bien amère de notre réalité. L’écriture fluide, poétique et caustique nous amène à ne plus lâcher les saltimbanques et le dictateur. Il nous tarde de comprendre comment tous se sont retrouvés dans cette épopée à bord de Cadillac dans le désert et quel sort leur sera réservé. L’affluence de personnages dès le départ peut être un peu troublante, puis les pièces du puzzle se mettent en place et l’on découvre grâce à quelles « étoiles » chacun se confronte à la vie chaque jour : José Almayo et sa passion pour les artistes ; sa mère dépendante des feuilles de mastala ; le Dr Horwat évangéliste qui déplace les foules ; la fiancée de José, américaine alcoolique et héroïnomane pleine d’idéaux ; Radetzky qui pousse l’immersion à l’extrême ; M. Manulesco, virtuose qui joue du violon sur la tête ; et tant d’autres. Le voyage devient rapidement surréaliste et dépeint avec beaucoup d’ironie le colonialisme et la mise en place des régimes dictatoriaux dans les pays d’Amérique du Sud. Si je ne m’attendais pas à un tel sujet à la lecture de la quatrième de couverture, j’ai été très agréablement surprise ! Il me tarde à présent de découvrir d’autres romans de ce grand auteur.

Romain Gary, de son vrai nom Roman Kacew, est né de parents russes, devenus polonais et est arrivé en France avec sa mère à l’âge de 14 ans. Il sert dans l’aviation au cours de la seconde guerre mondiale. A l’issue de la guerre paraissent ses premiers romans dont Les racines du ciel, prix Goncourt en 1956. Il a écrit sous de nombreux pseudonymes comme celui d’Émile Ajar. De nombreuses femmes ont partagé sa vie. Romain Gary, qui ne voulait pas vieillir se donnera la mort en 1980.
Les mangeurs d’étoiles est le premier tome de la saga La comédie américaine, le second s’intitule Adieu Gary Cooper.

440 p., Éditions Gallimard (1966), Collection Folio, La comédie américaine, 1.

Vous aimerez aussi :

Un commentaire sur “Les mangeurs d’étoiles de Romain Gary

Ajouter un commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :