Désorientale de Négar Djavadi

« Tandis que l’évacuation continue, Leïli observe un temps le va-et-vient des soldats et décide qu’il est temps de fuir. Elle a treize ans et Mina onze ; elle est la grande sœur, elle doit les tirer de là. Elle prend la main de Mina, aussi inerte que celle d’une poupée de chiffon : « Allez debout, on y va ! » ; Mina la laisse faire. Elles se faufilent entre les corps et atteignent le salon. L’objectif de Leïli : courir vers la porte d’entrée gardée par plusieurs militaires, déjouer leur attention et rejoindre la cour. Mais ce qu’elle voit dans le salon la paralyse. Elle ne pensait pas une seconde que Darius serait encore là. Elle imaginait même qu’il avait été emmené en premier et, qu’à l’heure qu’il était, il se trouvait dans une salle de torture de la prison Evin. Pourtant Darius est toujours assis sur sa chaise, impassible, le visage aussi blanc qu’une ampoule nue. A quelques centimètres de lui, le haut gradé, debout, tient un pistolet à la main. Sous le regard terrorisé de mes sœurs, il tend le bras et colle l’arme sur la tempe de Darius. Son geste est si déterminé, si impeccable, qu’il n’y a aucun doute sur ses intentions. »

Si nous étions en Iran, cette salle d’attente d’hôpital ressemblerait à un caravansérail, songe Kimiâ. Un joyeux foutoir où s’enchaîneraient bavardages, confidences et anecdotes en cascade. Née à Téhéran, exilée à Paris depuis ses dix ans, Kimiâ a toujours essayé de tenir à distance son pays, sa culture, sa famille. Mais les djinns échappés du passé la rattrapent pour faire défiler l’étourdissant diaporama de l’histoire des Sadr sur trois générations : les tribulations des ancêtres, une décennie de révolution politique, les chemins de traverse de l’adolescence, l’ivresse du rock, la sourire voyou d’une bassiste blonde…

Kimiâ est iranienne, exilée à Paris depuis 1980 avec sa famille, farouchement opposée au Shah puis à Khomeyni. Emportée par le courant punk, attirée par les filles et par les garçons, une forte envie d’être mère, amoureuse, Kimiâ nous entraîne dans son présent, son passé et son futur.
Je me suis laissée conter son histoire avec une folle envie de savoir la suite : quelles sont ses origines ? qu’est-il arrivé à sa famille en Iran ? comment se construire et se reconstruire dans une Europe aux promesses parfois illusoires ? comment vivre avec un tel héritage ? Des personnages forts et aboutis, une plume drôle et décapante, un premier roman réussi, un réel enchantement !

Ce livre m’a été conseillé par une très bonne connaissance bientôt libraire et je l’en remercie ! Je suis ravie d’avoir pu découvrir Négar Djavadi, son style mêlant humour et drame avec beaucoup d’intelligence. J’ai retrouvé avec grand plaisir l’ambiance du film Nous trois ou rien de Keiron, qui abordait le même sujet et pour lequel j’avais eu un réel coup de cœur. Peut-être que la superbe B.O. du film pourrait aussi parfaitement rythmer la lecture.
Revenons-en à notre roman. Kimiâ se trouve dans une salle d’attente d’hôpital pour une intervention de FIV. L’attente semble longue, et peut-être dans l’espérance d’un enfant à venir, Kimiâ ressent le besoin de faire le point sur son histoire et de nous raconter son passé. Tout commence sous des airs de légende orientale, avec l’arrière-grand-père de l’héroïne, Montazemolmolk. Puis viennent les mariages, la grand-mère Nour aux yeux bleus, décédée le jour de la naissance de Kimiâ, le père, Darius, mystérieux, intelligent et taciturne, les oncles nombreux. L’auteure narre en parallèle la terrible histoire de l’Iran et ces personnes qui ont combattu, souvent armées d’un simple et talentueux crayon, la terreur, les planques, l’exil. Il y aussi Sara, la mère, forte et passionnée. Tous les personnages ont un caractère étayé. L’auteur nous donne le temps et les mots pour les comprendre et les admirer chacun pour leurs différentes qualités et leurs défauts. La famille arrive finalement en France où chacun doit s’habituer à sa nouvelle vie. Pour Kimiâ c’est la rupture, elle quitte sa famille quelques temps, vit dans des squats, découvre la musique et se découvre elle-même. Enfin vient le temps de l’amour, des drames et des retrouvailles. Les émotions sont au rendez-vous tout au long de la lecture !

Ce premier roman de Négar Djavadi a reçu de nombreuses récompenses dont le Prix du Style 2016. Son nouveau roman Arène vient tout juste de paraître.
Elle a aussi réalisé des courts-métrages et un téléfilm Né sous silence.

348p., Éditions Liana Levi (2016), Collection Piccolo.

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