La sirène d’Isé d’Hubert Haddad

« Dans le clair-obscur du rêve tous les chemins égarent, rien ne commence ni ne s’achève et nul ne regarde où il marche. Ses pas le conduisent devant la mer, sur la plage, à l’endroit même où s’était échouée l’étrange créature sirénienne aux yeux de noyade. Le silence oblige à l’attention ; les marées ne préviennent pas, ni les ombres. Il soupçonne une présence, certain qu’elle se dévoilerait à lui s’il osait dévier son regard. Les vagues à ses pieds rabattent les cartes, est-ce une patience, un jeu de défausse ? Chacun lève en révérence une main gantée de dentelle blanche. Les vagues meurent d’être sauves dans un remous d’écume. Elles sont les pages aux mille yeux du grand livre des poulpes. Rien n’empêche d’y nager sans fin, jusqu’à l’autre bord inconnu… »

Né de la fragile Leeloo, Malgorne grandit au domaine des Descenderies, à la pointe sud de la baie d’Umwelt, sous la houlette possessive et jalouse de Sigrid. Il trouve bientôt refuge dans l’extravagant labyrinthe d’ifs, de cyprès, de pins et de mélèzes imaginé par le Dr Riwald. S’il n’entend ni le ressac ni les vagues qui se déchirent sur les brisants, Malgorne se nourrit des vents et scrute sans fin l’horizon.
Depuis l’ancien sémaphore qui domine la lande, Peirdre sonde elle aussi chaque soir l’océan, hantée par la voix d’une amie perdue. Son père, capitaine au long cours, fait parfois résonner pour elle les cornes de brume de son cargo de fret.
C’est sur la grève, un matin, devant le corps échoué d’une étonnante créature marine, que Peidre et Malgorne forgent soudain l’espoir du retour d’autres sirènes.

Une histoire douce et onirique. Un conte poétique où les vagues et les nuages sont silencieux. Une sirène, peut-être même plusieurs. Un labyrinthe aux parois musicales pour perdre ses sens ou les retrouver. Du moins ce qu’il en reste. Une falaise d’où la mer enchante les âmes. Un récit fabuleux et fantasmagorique. Un marin mystérieux qui s’estompe dans le son de la corne de brume. Un merveilleux récit pour un dimanche matin tout en délicatesse. Hubert Haddad nous entraîne dans une ronde de mots sublimes. Ne vous laissez pas abuser par leur complexité, cueillez-en toute la magie et posez-vous la question : « Qu’il y a-t-il au-delà d’aimer ? ».

Je découvre pour la première fois Hubert Haddad, ainsi que les éditions Zulma qui me faisaient de l’œil depuis un petit moment, de par le choix de leurs textes et la magnifique couverture de leurs ouvrages. J’ai plongé avec délice dans ce conte qui nous emmène dans un monde fait de rêves, je devrai même dire plusieurs mondes. Car selon le personnage que nous suivons les perceptions sont très différentes : Leeloo vit au plus profond d’elle-même et se perd dans ses pensées ; Malgorne n’entend pas mais ressent tous les détails du monde qui l’entoure ; le Dr Riwald s’est égaré dans son labyrinthe musical ; Peirdre est bercée par la voix de son amie disparue. L’auteur mêle les mythes et légendes : le labyrinthe, les sirènes, pour nous plonger dans un conte très actuel, où les sons, les lumières, le ciel, la mer et la terre sont dépeints avec grâce. Au fil des pages, j’ai guetté quelque chose, un élément déclencheur, une réponse. L’auteur nous donne quelques pistes avec subtilité, mais il se cherche lui-même et l’histoire que j’ai attendu n’aura pas lieu. C’est une histoire « à l’envers du temps », engloutie par les flots, happée par le chant des sirènes. Puis le romancier nous saisit au vol dans notre chute de la falaise pour nous surprendre, nous accompagner encore quelques lignes et finalement nous émerveiller, car les perceptions se métamorphosent encore une fois. Et dans ce village d’Umwelt qui en français se traduit par le « monde propre », l’environnement sensoriel propre à chaque individu, un long poème se déroule dans lequel rêves et hallucinations ont pris le pouvoir.

Hubert Haddad est un romancier, poète et essayiste français d’origine tunisienne. Son œuvre est riche et sa plume reconnue dans le monde entier. Ses œuvres les plus connues sont Les nouvelles du jour et de la nuit, Le peintre d’éventail et Palestine. Ses écrits suscitent parfois la controverse, c’est un auteur engagé et très cultivé qui a créé la revue Apulée avec Zulma, pour défendre les textes d’auteurs du monde entier. J’ai eu la chance de pouvoir le rencontrer à l’occasion de la parution de La sirène d’Isé, en présence d’autres lecteurs, un magnifique échange.

176 p., Zulma (2021), Couverture : David Pearson.

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3 commentaires sur “La sirène d’Isé d’Hubert Haddad

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  1. Merci de m’avoir fait découvrir cet auteur dont j’ai apprécié le style poétique et original. Les premiers chapitres sont un peu déroutants; il faut se faire à ce langage si particulier d’Hubert Haddad et à ce monde dans lequel tout repère espace-temps semble avoir disparu. Puis au fil des pages, son style s’impose avec évidence et force pour nous conter l’histoire si touchante de Malgorne et Peirdre. Les sensations et émotions de Malgorne, souffrant de surdité, sont décrites avec beaucoup de délicatesse. Une jolie histoire entre terre et mer dont on ressort apaisé.

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