Nature humaine de Serge Joncour

« Chaque vie se tient à l’écart de ce qu’elle aurait pu être. A peu de chose près, tout aurait pu se jouer autrement. Alexandre repensait souvent à Constanze, à ce qu’aurait été sa vie s’ils ne s’étaient jamais rencontrés, ou s’il l’avait suivie dans sa manie de voyager, de courir le monde et de toujours bouger. A coup sûr il n’en aurait pas été là. Mais il ne regrettait rien. De toute façon il n’aimait pas les voyages. […]
Édouard ne dit plus rien. Il ne s’était jamais figuré cela en roulant sur une autoroute, il n’avait jamais pensé aux milliers de petits désastres que ça avait dû occasionner, chaque kilomètre d’autoroute recouvrait mille drames, des fermes coupées en deux, des exploitants expulsés, des forêts déchirées en deux et des maisons sacrifiées, des chemins coupés net et des rivières détournées, des nappes phréatiques sucées… Alors il en resta là, mais surtout il ravala la réflexion qu’il s’était faite tout le long de l’interminable nationale 20, et ensuite en roulant sur ces petites routes, parce que c’était tout de même un sacré parcours de venir depuis Paris jusqu’ici, et une autoroute ça ne ferait pas de mal à la région, voilà ce qu’il s’était dit. »

La France est noyée sous une tempête diluvienne qui lui donne des airs, en ce dernier jour de 1999, de fin du monde. Alexandre, reclus dans sa ferme du Lot où il a grandi avec ses trois sœurs, semble redouter davantage l’arrivée des gendarmes. Seul dans la nuit noire, il va revivre la fin d’un autre monde, les derniers jours de cette vie paysanne et en retrait qui lui paraissait immuable enfant. Entre l’homme et la nature, la relation n’a cessé de se tendre. A qui la faute ?

Après avoir eu la chance et le plaisir d’entendre Serge Joncour parler de son roman lors d’une rencontre en librairie, je me suis plongée dans Nature humaine. Une première pour moi avec cet auteur. Nature humaine est un magnifique roman qui se déroule dans les causses, au cœur d’un cadre splendide mais fragile, dans une ferme isolée qui pendant presque 30 ans sera actrice et spectatrice de la transformation de l’agriculture, de l’arrivée des hypermarchés, du téléphone, des autoroutes, des centrales nucléaires. L’auteur interroge alors notre rapport à l’environnement au travers de quatre générations d’une famille d’agriculteurs qui se trouve bouleversée par ces changements.

L’écriture est à la fois simple et brûlante de justesse. Je me suis attachée aux personnages, à l’atmosphère. Il me tardait de retrouver Alexandre et la ferme des Bertranges. L’auteur retranscrit les émotions et les ambiances de manière telle que l’on s’identifie aisément aux personnages. J’ai réellement eu le sentiment de vivre avec eux, au point qu’il m’était un peu pénible de les quitter. Je n’avais qu’une hâte, les retrouver. Serge Joncour ne juge pas mais se fait le témoin d’une société qui a évolué à une vitesse grand V. Une société dans laquelle les ardeurs de la jeunesse et de l’activisme se sont lentement noyées. Un monde qui dès 1960, il y a de cela 60 ans déjà, annonçait les dérives potentielles de notre société de consommation et posait les bases de l’écologie. L’auteur retrace une époque qu’il a vécu, il nous délivre son ressenti, les événements sont bien documentés, il ne fait pas l’erreur de tomber dans l’excès ou le militantisme. Ingénieure agro, travaillant dans la préservation de l’environnement, j’ai trouvé de nombreux passages qui m’ont beaucoup parlé, qui m’ont permis de connecter et de reconnecter de nombreux éléments de mes études et de mon enfance. Je n’étais pas encore née au moment de Tchernobyl ; la crise de la vache folle ou le bug de l’an 2000 m’évoquent des souvenirs, des souvenirs d’enfants pour qui toutes ces choses semblaient bien lointaine ; j’ai toujours connu le téléphone ; j’ai vu le passage du Minitel à Internet. Nature humaine est un roman qui nous permet de revenir sur plus de vingt ans d’histoire de la France et de la mondialisation, un roman sur le monde agricole, un roman sur l’écologie, un roman où s’opposent et se mêlent monde urbain et monde rural, sédentarité et goût du voyage, un roman plein d’amour et de désamour, un roman qui nous incite à renouer avec la nature. Je m’attendais à une fin haute en couleurs, ma lecture s’est terminée sur une note poétique et sensuelle. C’est le premier roman que je lis de Serge Joncour. Et ce ne sera certainement pas le dernier ! Je vous recommande chaudement cette lecture qui m’a beaucoup touchée, qui m’a beaucoup fait réfléchir et je finirai sur ce petit extrait qui trouve pleinement écho de nos jours : « rien n’affole plus les hommes que de se redécouvrir mortels ».

Nature humaine est le douzième livre de Serge Joncour. Il a reçu le prix Femina en 2020. Son roman, Chien-Loup, paru en 2018, a reçu le prix du Roman d’Écologie et le prix Landerneau. Certains de ses ouvrages ont également été adaptés au cinéma.

398 p., Éditions Flammarion (2020).

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