L’homme qui meurt de James Baldwin

« Le visage, contre mon épaule, était encore mouillé : lentement il se sécha. Son souffle devint peu à peu plus calme, l’orage commençait à passer. L’orage commençait à passer pour lui, mais il entrait en moi. Je ne pouvais pas vraiment voir son visage dans le noir, mais j’étudiais ses traits dans les ténèbres de mon âme ; les yeux, la bouche, le nez, le menton, le front, les cheveux éclatants et laineux ; il était beaucoup plus séduisant que moi, il était beau. Et le monde avait pris mon frère, sans aucune raison, il l’avait pressé comme un citron, l’avait vidé de ses entrailles pour mettre de la sciure à la place, l’avait frappé à coups de pied, comme un chiffon sale. Jamais, jamais, jamais, j’en fis le serment, avec le souffle de Caleb sur mon visage, ses larmes qui séchaient sur mon cou, mes bras passés autour de lui, jamais je ne pardonnerais à ce monde. Jamais. Jamais. Jamais. Je trouverais une façon de leur faire payer tout cela. Je ferais quelque chose, un jour, à l’un au moins de ces visages mielleux, blancs et stupides, quelque chose qui changerait ce visage pour toujours. »

États-Unis, années 1960. Au sommet de sa carrière, l’acteur noir américain Leo Proudhammer est terrassé par une crise cardiaque. Alors qu’ils oscille entre la vie et la mort, il se remémore les choix qui l’ont rendu célèbre mais aussi terriblement vulnérable. De son enfance dans les rues de Harlem à son entrée dans le monde du théâtre, l’existence de Leo est déchirée par le désir et la perte, la honte et la rage : un frère qui disparaît, une liaison avec une femme blanche… Toujours affleure l’angoisse d’être noir dans une société au bord de la guerre raciale.

Rencontre avec le grand James Baldwin ce mois-ci avec un de ses romans écrit en 1968 : L’homme qui meurt. Un roman aussi âpre que tendre racontant l’histoire de Leo Proudhammer, noir de Harlem, qui s’accrochera à son rêve et deviendra un acteur renommé. Toute la particularité de ce roman réside dans sa narration commençant en quelques sortes par la fin. En effet, Leo a déjà 39 ans et manque de mourir d’une crise cardiaque. Alors qu’il se trouve en convalescence, lui reviennent tous les souvenirs de sa vie, son parcours et les choix et rencontres qui l’ont mené jusque là. Aucune chronologie n’est respectée mais le lecteur se laisse porter et se délecte de la plume fluide de Baldwin, de ses réflexions profondes sur la condition des noirs, des femmes et des homosexuels. Un texte empreint de tension et d’amour. Intense !

Je m’attendais à un style difficile, une lecture qui m’aurait demandé beaucoup de concentration. Et finalement j’ai été étonnamment surprise par une écriture très agréable, qui se lit sans accroc. L’esprit peut alors se focaliser sur les pensées profondes de Baldwin, sur ses messages forts sur la ségrégation, sur le fait d’être un nègre à New-York dans les années 60 et je crois malheureusement encore à l’heure actuelle (je serai longtemps marquée par le sublime film BlacKkKlansman). Les différents personnages de ce roman m’ont beaucoup touchée, notamment Caleb, le frère de Leo, qui souffrira jusqu’au plus profond de lui de ce racisme. Et même s’il finit par trouver une certaine stabilité, il semble avoir tourné le dos au bonheur symbolisé en la personne de Pia, foulé au pied par un blanc jaloux. J’ai également beaucoup apprécié Barbara, sa douceur, son courage, sa force et en même temps le sorte de sacrifice d’elle-même qu’elle réalise. Elle immole son passé mais malheureusement le présent ne peut lui tendre entièrement les bras. Certains passages sont très percutants et soulignent avec dureté le regard porté sur les noirs, mais également sur les femmes : « Si une femme blanche acceptait de coucher avec un Noir, alors il était évident qu’elle n’avait aucun amour-propre et accepterait de coucher avec un régiment entier de Noirs. » L’homme qui meurt est aussi un beau roman sur l’amour : l’amour entre frères, l’amour entre homme et femme, l’amour entre hommes, l’amitié, même si aucun de nos personnages ne semble y croire : « Chacun souhaite être aimé, mais quand l’amour est là, personne ou presque ne peut supporter l’amour. Tout le monde désire l’amour, mais on ne parvient jamais à croire qu’on le mérite. » Une fois ma lecture terminée, je n’avais qu’une envie reprendre à la première page, et forte de ma lecture et de tous les éléments, me confronter de nouveau aux sentiments et au vécu des personnages, car comme l’auteur « […] je ne savais pas […] combien étaient nombreuses les façons de mourir et rares les façons de vivre. ».

James Baldwin est né en 1924 à Harlem et mort en 1987 dans le Sud de la France. Ne supportant pas le racisme et l’homophobie très présents aux États-Unis, il s’installera rapidement en France. Auteur très engagé il aura notamment inspiré Maya Angelou et Toni Morrison. A son retour aux États-Unis dans les années 60 il se rapprochera de Malcolm X et de Martin Luther King.

456 p., Éditions Gallimard (1970), Collection Folio (2019), Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Autret, Titre original : Tell me how long the train’s been gone

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